Femmes et alcool : 6 questions à la Docteure Sarah COSCAS
Alcool info service a rencontré la Docteure Sarah Coscas*, pour parler de l’alcool au féminin.
*psychiatre addictologue, responsable de l’unité d’hospitalisation dans le service d’addictologie à l'hôpital Paul Brousse et consultante à la maternité de Bicêtre Addictions et périnatalité.
1 - Alcool info service : Que dire à une jeune femme au moment des premières consommations d’alcool ?
Docteure Sarah Coscas : Lorsqu’une jeune femme commence à consommer de l’alcool, il est important de lui rappeler que les femmes sont biologiquement plus sensibles à ses effets. En raison d’une teneur en eau dans le corps plus faible, d’une masse musculaire généralement moins importante et d’un métabolisme plus lent, l’alcoolémie monte plus vite chez les femmes que chez les hommes pour une même quantité consommée et pour un individu du même poids. Cela signifie un risque accru d’ivresse, de perte de contrôle, et même de malaises ou de comportements à risque (accidents, rapports non protégés, violences).
Il est aussi essentiel de l’alerter sur les motivations qui poussent à boire : si la consommation est souvent liée à la gestion du stress, de l’anxiété, ou à la pression sociale ("pour faire comme les autres", "pour être plus à l’aise en soirée"), elle peut rapidement devenir problématique.
Ne pas oublier que si l’alcool donne souvent l’illusion d’un « bon anxiolytique », quand les consommations se répètent il devient anxiogène et surtout dépressogène (pouvant affecter négativement l’humeur ou favoriser un état dépressif).
Comment limiter les effets négatifs de l’alcool en soirée ?
- éviter de boire de l’alcool dès le début de la soirée
- alterner avec des softs
- éviter de boire sans manger.
2 - Alcool Info Service : Quels conseils donner à une femme qui s’interroge sur sa consommation d’alcool ou qui sent qu’elle devient problématique ?
Docteure Sarah Coscas : Dès qu’on se pose des questions sur sa consommation, il faut en parler à son médecin traitant. Il n’y a pas de moment précis pour demander de l’aide, mais le plus tôt est toujours mieux à partir du moment où apparaissent des conséquences négatives. Il faut en parler à un professionnel, pas forcément un addictologue, mais au moins un médecin généraliste pour faire un état des lieux. Il est important de ne pas attendre d’être en grande difficulté. Il faut aussi faire attention aux consommations qui visent à gérer des émotions (stress, anxiété, dépression) ou à faire plaisir aux autres. Ces consommations sont très à risque de développer une addiction.
À partir du moment où il est difficile de contrôler sa consommation, c’est-à-dire quand on est en incapacité de réduire ou d’arrêter sa consommation alors qu’on le veut, il faut consulter. Même si on ne boit pas tous les jours, si à chaque fois que l’on consomme il y a un problème (accident, oubli, comportement regretté), c’est un signal d’alarme. Il ne faut pas attendre d’avoir des complications graves pour en parler.
3 - Alcool Info Service : On entend souvent dire que les femmes consultent plus tard que les hommes. Est-ce vrai ? Pourquoi selon vous ?
Docteure Sarah Coscas : Oui, les femmes consultent plus tardivement que les hommes. Cela est lié à la honte et à la culpabilité, car la société est sévère avec les femmes en difficulté avec l’alcool. Une femme est en effet toujours renvoyée à sa féminité, à son rôle de mère et jugée sur ses difficultés engendrées par la consommation. La question de savoir si elle a toujours la capacité de s’occuper de ses enfants, de continuer à être une femme, se pose très vite. Les femmes ont donc peur d’être jugées, surtout si elles sont mères. Elles se cachent souvent pour boire, ce qui retarde la prise de conscience et l’accès aux soins. Il y a aussi la peur des conséquences judiciaires, notamment pour les mères célibataires. Il y a un retard d’accès aux soins pour tout le monde en matière d’alcool, mais encore plus chez les femmes à cause de ces représentations négatives. Globalement, on met 20 ans entre la première consommation problématique et l’entrée dans les soins, et c’est encore plus long pour les femmes.
4 - Alcool Info Service : Que dire à une femme qui se rend compte de sa difficulté avec l’alcool ?
Docteure Sarah Coscas : Il faut consulter le plus précocement possible. Les complications (cirrhose, cancers du sein, troubles cognitifs) arrivent plus vite chez les femmes. Il est important de faire le point avec un professionnel pour éviter ces risques.
Les femmes doivent aussi savoir qu’elles ne sont pas seules et qu’il existe des groupes de paroles ou des consultations spécialisées pour les accompagner. Parler à un professionnel, c’est déjà un premier pas pour faire un état des lieux, éventuellement se rassurer ou pour être orientée vers une aide adaptée.
S’orienter vers le soin permet de réduire les complications sur la santé (cancers, troubles psychiatriques) et d’améliorer sa qualité de vie. Cela permet aussi de retrouver une meilleure estime de soi et de briser l’isolement. Les soins aident à contrôler ou arrêter sa consommation, et à travailler sur les causes sous-jacentes, comme les traumatismes ou l’anxiété. Il n’y a pas de honte à demander de l’aide : c’est un acte de courage pour reprendre le contrôle de sa vie.
Contrairement aux idées reçues, l'alcool ne soulage pas l'anxiété, au contraire il peut contribuer à l'installation d'une dépression.
5 - Alcool Info Service : Justement, quelle est la place des traumatismes dans le parcours des femmes que vous suivez en consultation ou en hospitalisation ?
Docteure Sarah Coscas : Beaucoup de ces femmes ont des histoires de vie marquées par des violences, des relations compliquées avec leurs parents (souvent une mère absente et/ou un père violent), et des antécédents familiaux de consommation d’alcool. Elles se sentent souvent seules dans leur addiction et ont du mal à demander de l’aide. Beaucoup ont aussi été placées pendant leur enfance ou ont vécu des traumatismes répétés anciens et/ou actuels.
Les traumatismes, notamment les violences physiques, sexuelles ou psychologiques, sont très fréquents chez les femmes en difficulté avec l’alcool. Environ 80 % des femmes suivies ont subi des violences dans leur enfance ou leur vie adulte. L’alcool est souvent utilisé comme un pansement pour ces traumatismes, mais il aggrave en réalité les symptômes dépressifs et l’anxiété. Une prise en charge globale, incluant une psychothérapie, est essentielle pour traiter à la fois l’addiction et les traumatismes.
6 - Alcool Info Service : Qu’est-ce qui vous a amenée à mettre en place un groupe de parole entre femmes ?
Docteure Sarah Coscas: J’ai proposé un groupe de parole entre femmes parce que je constatais que les femmes prenaient rarement la parole dans les groupes mixtes et me disaient en consultation ne pas se sentir à l’aise en présence des hommes pour évoquer leurs difficultés. Celles ayant été traumatisées avaient l’impression d’être ré-agressées par la présence d’hommes qui leur rappelaient leurs agresseurs. Dans un groupe non mixte, elles osent parler plus librement et se sentent moins jugées et soutenues. Cela a tout de suite fonctionné, avec un bénéfice immédiat sur la parole et l’entraide en complément du suivi individuel.
Les retours sont très positifs. Les femmes disent qu’elles se sentent moins seules et qu’elles peuvent tout dire sans être jugées. Elles se reconnaissent dans les parcours des autres et aiment pouvoir s’entraider. Les nouvelles arrivantes soulignent qu’elles voient enfin des personnes qui leur ressemblent.
Témoignages de patientes : ce que le groupe femmes leur apporte
C’est un lieu avec beaucoup d’empathie, sans jugement, avec du respect et un sentiment de liberté, du partage, du bien-être, de l’écoute, du réconfort, de la résilience.
Je ne suis plus seule face à la maladie, ça aide à comprendre, ça donne envie d’y arriver.
On partage notre souffrance.
On a des passés communs (les traumatismes et la violence), la même histoire.
Un moment ou on peut pleurer, c’est agréable même quand c’est triste.
Ce groupe est un encadrement et beaucoup de conseils. Le groupe m’est devenu indispensable.
Remerciements : Un grand merci à la Docteure Sarah Coscas pour cet échange riche. Ses conseils clairs et rassurants rappellent l’importance d’agir tôt et l’importance de rompre avec la solitude et la honte. Ses actions, comme les groupes de parole réservés aux femmes, prouvent qu’un accompagnement attentif et adapté peut faire la différence dans le parcours des femmes concernées.
Merci pour son engagement et son expertise au service des personnes confrontées à une addiction.