Je me souviens d'un dimanche matin.
Je m'étais réveillé encore embrumé des excès de la veille. Comme d'habitude, j'avais bu. Trop bu. Comme d'habitude, je me réveillais vaseux, le cœur au bord des lèvres. Comme d'habitude, je me rendais dans la salle de bains où, après m'être aspergé le visage d'eau fraîche, je contemplais les stigmates des abus de la veille. Des abus de chaque jour.
Je descendais dans la cuisine et, comme d'habitude, me préparais un café noir. La seule chose que mon estomac serait capable de garder. Comme d'habitude, je jetais un œil à la corbeille sous l'étagère, celle qui contenait les bouteilles d'alcool. Il restait un fond de pastis. Les cadavres de bouteilles de vin gisaient dans le bac de recyclage. Aucune n'avait survécu à la soirée.
Je jetai un œil à l'horloge. 11 h 45.
Le supermarché fermait à 12 h 30. Une fois cette heure passée, je n'aurais plus aucun moyen de me réapprovisionner. J'avais au moins quinze minutes de route pour m'y rendre.
Je bus mon café à la hâte, fis un bref séjour aux toilettes et m'habillai à la va-vite. Je filai vers la voiture, sur le parking. Les vitres étaient recouvertes d'une épaisse couche de givre en ce froid matin de novembre.
Je tournai la clé de contact. Le moteur refusa de démarrer. Après plusieurs tentatives infructueuses, je dus me rendre à l'évidence : la batterie avait rendu son dernier souffle.
Il me restait les pinces de démarrage.
Je regardai l'heure. 12 h 05.
J'appelai mon voisin à la rescousse. Il arriva rapidement et, grâce aux pinces, je parvins enfin à démarrer. Je le remerciai à la hâte. Il était déjà 12 h 20.
Je connaissais la route par cœur. Je roulai à vive allure, enfreignant les limitations de vitesse et ignorant la chaussée gelée. J'étais pressé.
J'arrivai sur le parking du supermarché à 12 h 35, alors que les grilles étaient en train de se refermer.
Je me précipitai vers l'entrée et tapai contre la vitre pour attirer l'attention de la femme qui abaissait consciencieusement les grilles métalliques. Elle s'interrompit un instant et me fit signe, les mains croisées, en articulant silencieusement :
« C'est fermé. »
J'insistai. Elle s'approcha et répéta, cette fois à voix haute :
— C'est fermé, monsieur.
— Je suis désolé, s'il vous plaît. J'ai un bébé et je n'ai plus de lait. Est-ce que vous pourriez me dépanner ? J'en ai pour deux minutes.
Je la vis hésiter. Puis tourner la clé de commande dans l'autre sens. La grille remonta. Elle ouvrit la porte.
— Faites vite, hein. Nous aussi, on a envie de profiter de notre dimanche, ajouta-t-elle avec un sourire.
Je lui rendis son sourire.
— Merci, merci beaucoup !
Je me précipitai au rayon infantile et pris le premier pot de lait en poudre qui me tomba sous la main. Puis je filai au rayon alcool. Je pris une demi-bouteille de Ricard et une bouteille de vin rouge.
Je me dirigeai vers la caisse. La femme m'y attendait. Elle tiqua légèrement en voyant les bouteilles d'alcool, mais ne dit rien.
Je me justifiai quand même :
— J'en profite, j'ai des invités.
Elle ne répondit pas.
Je payai et sortis du magasin.
Je rentrai chez moi en oubliant d'acheter du pain.
Arrivé à la maison, ma femme m'en fit le reproche.
— La boulangerie était fermée, rétorquai-je avec un aplomb désarmant.
Je sortis les deux bouteilles. Le lait était resté dans la voiture. Je le jetterais plus tard. Ou je le donnerais aux Restos du Cœur.
Ma femme fit la moue en apercevant les bouteilles.
— La voiture ne démarre plus. Il faut que je change la batterie. Pfff… J'en ai marre. Bon, je vais me boire un petit apéro.
Ma femme ne répondit pas. Elle prit l'aspirateur et entreprit de passer un coup dans le salon. Son vrombissement me donnait mal au crâne.
Je me servis un pastis dans un grand verre. Cherchai les glaçons dans le congélateur. Le bac était vide. Je fis couler de l'eau du robinet. Elle serait bien assez fraîche.
Je bus une première gorgée, là, debout devant l'évier de la cuisine. Elle me souleva le cœur. J'en repris une deuxième, plus petite, puis sortis mon paquet de cigarettes.
Ça passerait mieux avec une clope.
Je n'avais pas déjeuné. Je pouvais attaquer l'apéro.
Quel bon dimanche en perspective…