Personne ne sait ce qui se passe vraiment derrière un sourire discret, un visage fatigué, une humeur sensible.
Personne ne connaît jamais personne.
Je crois que je ne fais pas exception au principe. A part une seule personne, et c’est elle qui a essuyé tous les plâtres pour tous ceux qui n’ont pas vu ou qui n’ont pas voulu voir, durant toutes ces années.
Le mutisme, la colère, les vérités tues durant de nombreuses années m’ont fait traverser le temps en prenant soin des autres sans jamais penser à m’aider moi-même mais également à aider mon compagnon et mes filles, que j’ai progressivement laissés au bord de ma vie, déclinant progressivement dans une dépression sourde, sans interlocuteur car je n’en voulais pas et sans solution d’amélioration.
Tout le monde savait, mais personne n’a jamais rien proposé. A cela s’est ajoutée la construction d’une carapace solide, un leurre de ma propre personne à l’extérieur de mon foyer. J’ai donné une image mensongère au travail, à l’école, partout où la nécessité de faire bonne figure était nécessaire, pour finalement cacher la vérité : j’étais alcoolique.
Ce quotidien trop difficile à supporter seule depuis près de 20 ans a creusé en moi un manque manifeste de confiance. L’alcool a été pour moi le coup de pouce nécessaire pour avoir le courage de s’occuper des enfants seule jusqu’à tard dans la nuit, de se lever tôt et de se coucher tard, de se lever seule et de tout assumer.
Le coup de pouce nécessaire pour parler, parfois, et pousser, bien plus épisodiquement, les coups de gueule nécessaire lorsque l’injustice devenait trop lourde à porter avec un verre et mes propres remises en question.
Insidieusement, cette addiction est devenue une amie, que je retrouvais dès que mon cerveau cessait de travailler et de réfléchir, et devenait le réflexe nécessaire pour passer à la suite de ma journée : m’occuper de ma maison et de mes enfants. Et m’endormir KO sans avoir à réfléchir de nouveau aux échecs de ma vie.
La supercherie a duré un temps. Mes enfants ont grandi et ont vu.
Aujourd’hui, je suis au pied du mur, et je ne veux pas les perdre.
Je ne veux pas non plus perdre celui qui m’accompagne depuis 7 ans, et qui devrait être parti depuis longtemps. Celui auquel j’ai tout imposé, jusqu’à mon état d’alcoolisation et de provocation telles que nous en sommes venus aux mains.
Aujourd’hui c’est lui qu’on accuse et c’est commode, mais ce n’est pas lui, c’est moi. Et ce n’est pas juste.
Car je lui la menteuse, non pas consciemment, mais par protection. Pour me protéger de tout ce qui était trop dur à porter, de toutes les pensées négatives que je me portais, sans pouvoir en parler. J’étais seule, et pourtant tout le monde savait, mais chez nous ne se tait et le mutisme fait légion. Pas de vague, sauf si c’est pour pointer du doigts celui qui est extérieur, et qui pourtant est celui qui a essayé et qui a subi.
Et pourtant, il a été commode de voir en lui la cause de tous les maux, tandis que je me reposais quotidiennement sur lui, laissant de côté mon autorité, montrant à mes enfants une image désastreuse tandis qu’à l’extérieur, je semblais parfaite.
J’ai beaucoup réfléchi et je suis passée par toutes les phases. Suicide ? Disparition ? Faire placer mes enfants ? Quitter mon compagnon ?
On aime me savoir fragile mais on ne m’aide pas. Ma famille fait comme si rien ne s’était passé mais se dit très inquiète. Personne n’aide, tout le monde se tait.
Alors c’est en comptant sur ceux qui comptent vraiment et qui sont avec moi chaque jour et qui me soutiennent et qui m’aident que j’ai enfin décidé de me relever. Et en arrêtant de me soucier du regard des autres, de vouloir aider les autres pour que l’on me reconnaissance, ça n’est jamais arrivé, et aujourd’hui je m’en moque.
Je m’en sentais encore incapable il y a quelques jours. Et c’est venu comme ça. Un déclic pour sauver ma famille, avec le regret d’avoir attendu si longtemps et être restée dans ma souffrance muette et sourde.
J’ai de la valeur, je ne suis pas qu’une faible. Je suis une femme et je suis une mère qui a toujours protégé ses enfants, ce que personne ne peut m’enlever et ce que peu de parents sont capables de faire, toujours avec le concours de celui qui partage ma vie.
A cause de tout cela, j’ai perdu cette complicité si douce et confortable que nous avions ensemble. J’ai tout démoli, allant chaque jour plus en avant dans ma destruction, visant sûrement à toucher le fonds, sans trop de réaction de mes proches.
Soirée à se noyer dans l’alcool pour se donner du courage jusqu’à ne plus tenir debout. Raconter n’importe quoi. Se coucher avant ses enfants. Se lever sans se souvenir de la veille, de pas vouloir se regarder dans le miroir, surtout pas, faire comme si hier n’existait pas, se préparer, aller travailler et tout recommencer. Avoir honte, ne pas de regarder, ne pas regarder ses enfants dans les yeux, se faire vomir tous les matins pour vider la saleté que je transporte en moi. Boire pour oublier que je ne peux pas offrir à ma famille ce que les autres adultes accomplies peuvent faire. Pleurer, se faire des reproches, se détester, travailler, rentrer, boire, recommencer, recommencer encore et encore en détériorant son estime de soi de jour en jour et en décevant les membres de son foyer, les autres membres de la famille pointant du doigt l’élément extérieur du foyer. Jusqu’au clash.
C’était ça ma vie et celle que je leur ai imposé. J’ai honte, mais je n’y arrivais pas autrement, je ne sais pas pourquoi aujourd’hui.
Mais aujourd’hui est un jour nouveau. Que de temps perdu mais que de fierté, de ne pas avoir bu une goutte depuis 10 jours et de ne ressentir aucun manque.
D’être présente à la maison, d’être encore plus concentrée au travail.
C’est une petite victoire, je reste fragile, mais je suis confiante.
Nous sommes tous capables car nous sommes des gens bien. Peut-être trop exposés par la vie, trop empathiques pour ce monde.
Courage à tous. Pour moi le déclic a été de mettre le vrai mot sur le problème : « alcoolisme », trop dur à assumer compte tenu de mes souffrances de l’enfance. Mais voilà c’est fait et j'ai décidé d'avancer.
Merci pour votre lecture.